Je m'aventure au delà de mon château, prendre un bol d'air. Que je hais ce monde, malgré moi. Personne pour me résister, personne pour me défier, personne sur qui imposer ma supériorité. Personne sauf ces gens. Et je suis seul face à eux. Je suis seul. C'est étrange, je suis dans cette vallée, en hauteur, la nuit m'entoure, la neige aussi, et je me retrouve seul. Seul avec moi même. Je suis tellement habitué à la solitude qu'elle ne me fait plus rien. Je ne ressens aucun besoin d'être avec quelqu'un. Pourquoi n'aurais-je plus envie d'être seul, d'ailleurs ? Ce n'est que futilité. Je continue de marcher dans cette nuit totale. La neige étincelle un peu sous mes pas. C'est étrange, on dit que cette vallée reflète l'âme du guerrier qui y va. Or, à chaque fois que j'y étais allé, c'était différent. Peut être qu'au fond, je n'ai pas d'âme. Ou peut être que mon âme change à chaque meurtre. A chaque jour un destin différent m'attend. Je ne connais pas le mien. Je ne sais pas ce qu'il est avec précision.
Voilà ma dernière petite escapade nocturne. Le jour où la neige tombe, comme ce jour là. Mais mon histoire n'est pas à raconter. Seulement que je fus l'être qui détruisit le monde pour prouver son incontestable supériorité. Quel besoin est de raconter des mémoires que l'on ne possède plus ? Le regret du temps passé est un sentiment que je n'ai jamais éprouvé. Aujourd'hui, sonne la dernière heure de la vie sur cette terre.
Il est 22H56.
Je continue à marcher lentement, mes bottes soulevant un peu de neige à chaque pas. J'ai vu bien des visages de la mort. Tous ses aspects. J'ai exploité toutes les méthodes de meurtre possibles et imaginables. Mon esprit retors a infligé des milliers de souffrances terribles aux victimes. Rien ne pourra jamais me racheter. Car je suis le Mal absolu. Je ne vis que pour infliger la crainte et la terreur à l'espèce humaine. Je veux dominer le monde. Je veux que tout le monde périsse. Je veux que tout ce bonheur humain disparaisse. Je veux lire la peur dans les yeux de l'humanité. Je n'aspire qu'à cela, car je hais les hommes.
Au fond, on pouvait dire que ceux là étaient arrivés à pic. Juste avant de pouvoir voir la fin du monde. Ils seront aux premières loges. J'ai invité moi même ces six guerriers. Ils tracent une route que j'ai moi même tracé. Je leur ai fait emprunter. Puis, ils brûleront sous la puissance qui s'abattra sur le monde. Le feu dévorera tout et ne laissera que des cendres sur cette planète. Le feu brûlera entièrement le monde. Les maisons, les arbres, la terre, l'air, les animaux, les hommes. Rien ni personne n'y échappera. Ce sera la fin pure et simple du monde. Le feu. Le feu qui ne laissera qu'une planète noircie et les souvenirs d'une vague de flammes. Le feu brûlera tout. C'est la plus grande souffrance que puisse subir le corps humain. Oui, le monde brûlera après cette ultime bataille aux sommets du monde. L'apogée de la souffrance et de la miséricorde se déroulera dans cette prochaine heure.
Il est 22H57.
Je continue à marcher lentement et calmement, cette brume magique qui m'entoure ne me fait pas peur, la mort ne me fait pas peur, rien ni personne ne peut me faire peur, je suis invincible, je n'ai aucune limite et je n'ai aucun point faible. Tout m'appartient, dans ce monde. Je suis le seuil de la puissance. Je représente la force physique d'un millier d'hommes, l'intelligence des plus grands génies que cette terre n'aie jamais connu, l'expérience de plusieurs milliers d'années passées à combattre et à tuer, je représente tout ce qui fait la puissance des humains. Je n'ai pas de coeur, je ne sens pas la douleur, mon système immunitaire régénèrera mon corps à chaque coup que je prendrai. Je suis insensible au poison, à l'ail, et aux musiques de mauvais goût. Bien des humains ont essayé de m'arrêter par le passé. Je suis la méchanceté la plus pure. Je ne tue que par plaisir, afin de tuer, afin de tuer, afin de tuer. Nombre de jeunes filles outragées, d'hommes impuissants assistant à ce spectacle, d'enfants écartelés face à leurs parents, leurs membres volant dans un éclat de sang. J'adore me battre et tuer les gens faibles. Je ne vis que pour cette raison.
Il est 22H58.
J'approche lentement de ma destination. La brume s'écarte pour révéler mon château, luisant au loin d'un éclat maléfique. Le groupe devrait être en train de passer la seconde épreuve, à présent. L'un d'entre eux est déjà arrivée à l'épreuve de la souffrance. Il y'a six portes, pour six pêchés. Le septième étant dans la dernière salle. Cette épreuve les confrontera à une partie de moi, la plus adaptée au thème de la salle. Mais qu'ils perdent ou qu'ils échouent (sans mauvais jeu de mot), ils se retrouveront face à moi dans la dernière salle. Pour m'inspirer, chaque clone de moi même a un surnom, inspiré des textes bibliques.
Belphégor, Lucifer, Belzébuth, Asmodée, Mammon, Léviathan et Satan.
Un pour chaque porte.
Le dernier pour la dernière porte.
L'épreuve sera rude, et chacun devra choisir la bonne porte. J'ai poussé un peu loin la symbolique, mais il faut bien tuer le temps. Et tuer tout court, d'ailleurs. J'ai toujours aimé l'Eglise. Des gens fous qui s'entretuaient pour la gloire d'une idée qui n'existe pas. Or, le seul Dieu ici, c'est moi. Plusieurs sectes ont vu le jour, des assassins qui tuaient pour ma gloire personnelle, écrivant mon nom sur les murs avec leur sang. Tout le monde est tenté de rejoindre les ténèbres, bien sûr. L'elfe noir Necryos en est la preuve parfaite. Je ne pensais pas qu'il survivrait dans ces grottes, mais encore une fois je l'ai sous estimé. La prochaine fois, je le tuerai. Et ce sera la fin de l'histoire.
Il est 22H59.
J'arrive enfin à ma destination. Je vois une tombe. Donnant sur le vide. Et une splendide vue du château de Morzan, qui autrefois avait été totalement différent. Si différent, à cette époque. Le chemin rouge sang qui s'en émanait et s'arrêtait, bien plus loin, dans un champ de ruines. Mais mon chemin à moi ne s'arrêtera jamais.
Je m'approche lentement près de la tombe. J'y pose une rose rouge. Je reste un instant à ne rien dire, seul, dans le silence. Une foule de souvenirs cherchent à remonter. A qui appartient cette tombe ? A un nom gravé dans la roche. Un nom qui ne s'effacera jamais, même si le temps venait à s'arrêter, même si le monde était détruit, même si l'univers tout entier était réduit en poussière, ce nom subsisterait.
Mon propre nom.
23H00. La cloche sonne. Il ne reste plus qu'une heure.